Après le dépôt de sa candidature à l’élection présidentielle de 2024, Papa Heugene Barbier, dit Abdou Latif, revient sur son parcours, les raisons de sa discrétion dans le débat public et les enseignements qu’il tire de son engagement au sein du Réseau africain Kepaaru Askanwi.

post Dans cet entretien, il présente sa conception du développement territorial, évoque plusieurs initiatives locales et expose les réflexions qu’il entend approfondir dans la perspective de 2029.

Mon silence ne signifiait pas que j’avais renoncé à mon engagement

Journaliste : Monsieur Abdou Latif, vous aviez manifesté votre volonté de participer à l’élection présidentielle de 2024. Pourtant, votre candidature n’a pas été validée et, depuis lors, vous êtes resté relativement discret dans le débat politique national. Comment expliquez-vous ce long silence ?

Abdou Latif : Il est vrai que je me suis fait relativement discret après l’élection présidentielle de 2024. Mais il faut distinguer la discrétion médiatique de l’engagement au service des populations.

Mon engagement ne se limite pas aux échéances électorales. Il s’inscrit dans une démarche de longue haleine, fondée sur le développement des territoires, l’accompagnement des initiatives économiques et la recherche de solutions concrètes aux difficultés rencontrées par nos concitoyens.

Après les événements liés à ma candidature, j’ai estimé nécessaire de prendre du recul, de poursuivre mes activités et de réfléchir aux enseignements de cette expérience.

Je considère qu’une ambition nationale doit se construire dans la durée, avec méthode et responsabilité.

Journaliste : Revenons précisément sur votre candidature de 2024. Vous affirmez avoir recueilli plus de 100 000 parrainages, mais votre dossier n’a finalement pas été validé pour des problèmes liés à des pièces d’état civil. Que s’est-il réellement passé ?

Abdou Latif : Dans le cadre de la préparation de ma candidature, nos équipes ont mené un travail de mobilisation à travers différentes localités du Sénégal.

Selon les données recueillies par notre organisation, nous avions enregistré plus de 100 000 parrainages. Cet engagement de nombreux citoyens représentait, pour nous, une responsabilité importante.

Cependant, notre candidature n’a pas pu aboutir en raison de difficultés administratives relatives aux pièces d’état civil exigées dans le dossier, particulièrement à un retard lié à l’obtention de mon certificat de nationalité.

Il convient de distinguer deux choses : la mobilisation des soutiens et la recevabilité juridique d’une candidature. Les parrainages recueillis ne suffisent pas, à eux seuls, à garantir la validation d’un dossier.

Cette expérience m’a permis de mesurer davantage l’importance de la préparation administrative, de la maîtrise des procédures électorales et de l’anticipation des contraintes réglementaires.

J’en ai tiré des enseignements que je considère utiles pour l’avenir.

Journaliste : Malgré les parrainages que vous affirmez avoir recueillis, vous n’avez donné aucune consigne de vote lors de la présidentielle de 2024. Pourquoi cette décision ?

Abdou Latif : J’ai considéré qu’il fallait respecter la liberté de choix des citoyens qui avaient manifesté leur soutien à notre démarche.

Un parrainage ne constitue pas nécessairement une adhésion politique définitive. Il ne représente pas davantage un mandat permettant de disposer du vote d’un citoyen.

J’ai donc estimé qu’il ne m’appartenait pas de transférer automatiquement ces soutiens à un autre candidat.

Chaque citoyen devait pouvoir apprécier librement les programmes, les propositions et les engagements des candidats en présence.

Cette décision s’inscrivait dans ma conception de la participation démocratique, fondée sur le respect des convictions individuelles.

Le développement national doit prendre appui sur les réalités des territoires

Journaliste : Aujourd’hui, vous revenez dans le débat public avec une réflexion intitulée « Du terrain à la Nation : bâtir le Sénégal à partir de ses territoires ». Pourquoi avoir choisi le développement local comme point de départ ?

Abdou Latif : Parce que je suis convaincu qu’une politique nationale de développement ne peut produire durablement des résultats si elle ne prend pas suffisamment en compte les réalités locales.

Le Sénégal possède d’importantes potentialités humaines, agricoles, économiques et culturelles. Pourtant, dans de nombreuses localités, les populations rencontrent encore des difficultés pour accéder aux financements, transformer leurs productions, développer leurs entreprises ou trouver des emplois durables.

À mon sens, il faut mieux articuler les orientations nationales avec les besoins et les capacités des territoires.

Le développement ne doit pas seulement se mesurer à travers de grands indicateurs économiques. Il doit également se traduire par l’amélioration des conditions de vie, l’augmentation des revenus, la création d’emplois et l’accès aux services essentiels.

C’est dans cette perspective que s’inscrit mon engagement au sein du Réseau africain Kepaaru Askanwi.

Journaliste : Justement, que pouvez-vous présenter comme initiatives concrètes du Réseau africain Kepaaru Askanwi ?

Abdou Latif : Notre démarche consiste à identifier des besoins économiques au niveau local et à rechercher, avec les acteurs concernés, les moyens d’y répondre.

Nous avons notamment engagé des initiatives autour d’un projet d’unité de transformation de produits locaux à Soukouta, de l’accompagnement financier des femmes à Samine et dans d’autres localités de Casamance, ainsi que du soutien à l’économie locale à Saint-Louis.

Ces expériences portent sur des activités différentes, mais elles soulèvent des questions communes : comment faciliter l’accès au financement ? Comment mieux valoriser les productions locales ? Comment renforcer les compétences entrepreneuriales ? Comment créer des activités économiques susceptibles de générer des revenus durables ?

Elles nous ont surtout appris qu’un financement isolé ne garantit pas la pérennité d’une activité.

Il faut également assurer la formation, l’accompagnement technique, l’accès aux marchés et le suivi des résultats.

Notre objectif est de contribuer à l’émergence d’initiatives économiquement viables et utiles aux communautés.

Journaliste : Toutefois, entre conduire des initiatives associatives et gouverner un pays, il existe une différence considérable. Comment envisagez-vous ce changement d’échelle ?

Abdou Latif : Cette distinction est parfaitement justifiée.

L’expérience associative constitue une source d’apprentissage, mais elle ne saurait, à elle seule, se substituer aux compétences et aux exigences nécessaires à la conduite des affaires publiques.

Gouverner un État suppose une vision d’ensemble, une connaissance des institutions, une capacité de mobilisation des ressources et une maîtrise des mécanismes de décision et de contrôle.

Les initiatives locales peuvent néanmoins apporter des enseignements utiles à la conception des politiques nationales.

Il ne s’agit donc pas de reproduire mécaniquement, à l’échelle du pays, les actions d’une association.

Il s’agit d’identifier les approches qui fonctionnent, de comprendre leurs limites et d’examiner comment elles pourraient inspirer des politiques publiques cohérentes, financées et évaluées.

Cela nécessite de mobiliser des compétences diversifiées, notamment dans les domaines économique, scientifique, administratif, financier et social.

La transformation économique doit créer davantage de valeur ajoutée dans nos territoires

Journaliste : Parmi les questions qui préoccupent les Sénégalais figure celle de l’emploi, particulièrement celui des jeunes. Quelles orientations souhaitez-vous approfondir sur ce sujet ?

Abdou Latif : L’emploi des jeunes constitue un défi majeur.

Notre pays dispose d’une population jeune qui aspire légitimement à se former, à travailler, à entreprendre et à construire son avenir.

Pour répondre à ces attentes, nous devons renforcer les liens entre l’éducation, la formation professionnelle et les besoins réels de l’économie.

Il faut également soutenir davantage les petites et moyennes entreprises, les coopératives et les initiatives entrepreneuriales, notamment dans les territoires disposant d’importantes potentialités agricoles, artisanales, industrielles ou touristiques.

La transformation locale de nos ressources peut constituer un levier important de création de valeur ajoutée et d’emplois.

Mais cette transformation exige des infrastructures adaptées, un accès fiable à l’énergie, des équipements performants, des compétences techniques et des débouchés commerciaux.

Le développement de l’entrepreneuriat doit donc s’inscrire dans une politique économique plus large, associant production, transformation, commercialisation et formation.

Journaliste : Vous évoquez régulièrement la nécessité de mobiliser des capitaux privés. Comment concilier cette orientation avec les contraintes financières de l’État et les besoins sociaux des populations ?

Abdou Latif : L’État joue un rôle essentiel dans l’orientation du développement, la réalisation des infrastructures structurantes et la garantie de l’intérêt général.

Cependant, les ressources publiques ne peuvent pas financer seules l’ensemble des investissements nécessaires à la transformation économique.

Il importe donc de rechercher une complémentarité entre les financements publics, les investissements privés et les mécanismes de financement adaptés aux petites entreprises et aux organisations communautaires.

Cette mobilisation doit reposer sur des projets bien conçus, économiquement viables et capables de produire des retombées mesurables pour les populations.

Il faut également veiller à une répartition équilibrée des risques, à la transparence des engagements et à la préservation des intérêts de l’État.

Le financement du développement ne consiste pas seulement à mobiliser davantage de ressources. Il exige surtout de mieux les orienter, de mieux les utiliser et d’en évaluer les résultats.

Journaliste : Quelle place accordez-vous à l’éducation, à l’innovation et à l’environnement dans cette approche ?

Abdou Latif : Ces dimensions sont indissociables du développement économique et social.

Aucune transformation durable n’est possible sans un investissement conséquent dans le capital humain.

Il est donc nécessaire d’améliorer la qualité de l’éducation, de renforcer la formation professionnelle et de développer les compétences scientifiques, techniques et numériques.

L’innovation doit également contribuer à la modernisation de l’agriculture, à la transformation industrielle, à l’amélioration de la productivité et à la création de nouvelles activités économiques.

Par ailleurs, les défis environnementaux exigent une attention particulière.

Les énergies renouvelables, la gestion durable des ressources naturelles et l’adaptation aux changements climatiques doivent être pleinement intégrées aux stratégies de développement territorial.

Il faut rechercher un équilibre entre croissance économique, progrès social et préservation de notre environnement.

Les citoyens doivent pouvoir apprécier les engagements à travers des résultats mesurables

Journaliste : Les Sénégalais ont entendu beaucoup de promesses de développement. Comment votre approche pourrait-elle se traduire concrètement dans l’action publique ?

Abdou Latif : Je pense qu’il faut renforcer la culture de la responsabilité et de l’évaluation dans la conduite des politiques publiques.

Tout programme de développement devrait comporter des objectifs précis, un calendrier réaliste, des ressources financières identifiées et des indicateurs de résultats.

Les citoyens doivent pouvoir connaître les engagements pris, suivre leur mise en œuvre et apprécier les progrès accomplis.

Il faut également renforcer la concertation entre l’État, les collectivités territoriales, les entreprises, les organisations professionnelles et la société civile.

Les politiques publiques gagnent à être élaborées en tenant compte des besoins exprimés par les populations et des possibilités réelles de leur mise en œuvre.

La transparence, la reddition des comptes et l’évaluation doivent devenir des pratiques ordinaires de la gouvernance.

Dans la perspective de 2029, je souhaite contribuer à un débat national approfondi

Journaliste : À vous entendre, vous semblez préparer progressivement votre retour sur la scène politique. Faut-il comprendre que vous envisagez une nouvelle candidature à l’élection présidentielle de 2029 ?

Abdou Latif : L’élection présidentielle de 2029 constitue naturellement une échéance importante dans la vie démocratique de notre pays.

À ce stade, je souhaite avant tout contribuer à une réflexion nationale sur les défis économiques, sociaux et institutionnels auxquels le Sénégal est confronté.

Mon expérience de 2024 m’a conforté dans l’idée qu’une démarche politique sérieuse exige de la préparation, de la méthode et un dialogue approfondi avec les citoyens et les différentes composantes de la société.

Les questions relatives à une éventuelle candidature devront être examinées avec responsabilité, au moment approprié, en tenant compte des conditions juridiques, des orientations programmatiques et des concertations nécessaires.

Pour l’heure, je considère important de mettre des propositions concrètes en discussion et de les confronter aux réalités de notre pays.

Journaliste : Vous annoncez justement des contributions thématiques. Quels seront les principaux sujets abordés ?

Abdou Latif : Je souhaite engager une série de réflexions et de contributions publiques autour de cinq grandes thématiques.

La première concernera l’emploi des jeunes et l’entrepreneuriat, avec une attention particulière à l’adéquation entre formation et besoins économiques.

La deuxième portera sur l’industrialisation des territoires et la transformation locale des ressources, afin d’examiner les possibilités de création de valeur ajoutée et d’emplois.

La troisième sera consacrée au financement du développement, notamment à la mobilisation des investissements, au soutien aux petites et moyennes entreprises et à l’efficacité des mécanismes financiers.

La quatrième abordera l’éducation, la formation et le capital humain, qui constituent des conditions essentielles du progrès économique et social.

Enfin, la cinquième portera sur la gouvernance publique, particulièrement la transparence, la décentralisation, la responsabilité des décideurs et l’évaluation des politiques publiques.

Ces contributions auront vocation à présenter des analyses, à identifier les contraintes et à proposer des orientations qui pourront être enrichies par les observations des spécialistes et des citoyens.

Mon souhait est de contribuer à un débat constructif sur les choix de développement de notre pays.

Journaliste : Un dernier mot pour les Sénégalais qui vous découvrent ou qui s’interrogent sur votre démarche après votre absence du débat public ?

Abdou Latif : Je voudrais simplement rappeler que l’engagement au service d’un pays ne se limite pas aux périodes électorales.

Né à Saint-Louis et ayant grandi à Pikine, j’ai appris à connaître des réalités sociales et territoriales différentes. Ces expériences ont nourri ma conviction que notre développement doit prendre appui sur les ressources, les compétences et les initiatives de nos populations.

Le Sénégal dispose d’atouts considérables. Notre responsabilité collective est de rechercher les moyens de mieux les valoriser, dans un esprit de solidarité, de justice territoriale et de responsabilité.

Je souhaite poursuivre cette réflexion avec toutes les personnes qui considèrent que le développement de notre pays mérite des échanges approfondis, des propositions réalistes et une évaluation rigoureuse des résultats.

La Grande Marche Africaine continue. Elle doit se traduire par des initiatives concrètes et des progrès durables au service des populations.

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Entretien avec Papa Heugene Barbier, dit Abdou Latif
Président-fondateur du Réseau africain Kepaaru Askanwi

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